La parade du zèbre (premier chapitre)

Coucou,

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PROLOGUE

CLÉMENCE

Novembre 2022

Respire un grand coup, Clémence !

Avant de pousser la lourde porte décorée de multiples charmants panneaux d’interdiction d’entrer dans ce lieu gardé secret pour tous les mortels, je passe ma main sur ma jupe en tweed[1] pour lisser des plis imaginaires. Après avoir replacé machinalement une mèche de cheveux derrière mon oreille, je secoue la tête. Je dois vraiment cesser de vouloir toujours afficher une tenue parfaite devant mes collègues. Ils se sont fait leur avis sur moi depuis bien longtemps. Ce n’est pas une tignasse rebelle qui y changera quelque chose.

Je pénètre dans l’espace qui m’oppresse de plus en plus en tentant de me concentrer sur mon objectif. J’essaie de faire fi des individus regroupés sur les fauteuils trônant au centre de la pièce. Pour mon plus grand bonheur, mes collègues ne semblent pas remarquer mon arrivée. L’odeur de café froid, mélangée à celle bien plus âcre de diverses transpirations, me picote les narines. Je regrette de ne pas avoir exercé ce métier à l’époque où l’on pouvait encore fumer en salle des profs[2] ! Je resserre mon foulard autour de mon cou pour tenter d’oublier la fraîcheur ambiante. Quand j’atteins finalement mon casier, je respire à nouveau. Je suis parvenue jusque-là sans avoir eu besoin de parler à quiconque. Mes fiches récupérées, je n’ai plus qu’à effectuer le trajet en sens inverse pour me libérer enfin.

La main sur la poignée, je me sens tellement soulagée que je pourrais presque réaliser quelques pas de danse si je ne craignais pas d’attirer l’attention.

  • Clémence, la réunion d’introduction se déroule-t-elle bien dans quinze minutes ?

Loupé ! C’est parti pour le concert des hypocrites. Je me retourne en espérant pouvoir me contenter d’une réponse rapide. Mais j’ai reconnu cette voix caverneuse. Je suis foutue.

  • Oui, tout à fait. À tout à l’heure, tenté-je avant de faire volte-face.
  • Rassure-moi. Nous sommes bien tous présents ce soir !

Allez ! Lançons-nous dans un débat stérile et débile ! Cela tombe bien. J’en rêvais.

  • Sophie et Fabien se sont excusés.

À peine ai-je prononcé ma phrase que le rictus agacé de mon interlocuteur me confirme que je vais devoir afficher mon plus beau sourire et entrer dans l’arène pour apaiser Henri le vieil aigri.

  • Comme par hasard, ce sont les jeunes qui ne jugent pas utile d’être présents lors des réunions. Depuis le temps que je dis qu’on devrait sucrer l’ISO à ceux qui ne font pas leur boulot, il serait temps de m’écouter !

Non, Clém ! Tu ne peux pas te contenter de demander à ce gentil monsieur d’aller se faire cuire le fessier ailleurs !

  • Mon cher Henri, comme son nom l’indique, l’indemnité de suivi et d’orientation est attribuée aux professeurs qui suivent et orientent les élèves. Je ne crois pas qu’une réunion visant à permettre aux parents de découvrir nos doux visages soit en lien avec l’un de ces points. Par ailleurs, tu as raison. Sophie et Fabien sont jeunes et ont donc des contraintes familiales bien compréhensibles.

L’éclat de rire de mon collègue, au moins centenaire, pourrait me rassurer sur l’issue de cette conversation si je ne le connaissais pas suffisamment pour savoir qu’il se prépare à laisser jaillir toute sa frustration.

  • Nous avons tous des impératifs personnels, Clémence. Certains sont professionnels et d’autres non. C’est aussi simple que cela.

Je sens mon visage rougir à mesure que la colère s’empare de moi. Je m’apprête à exploser quand une main se pose sur mon épaule. Je tourne la tête, prête à mordre l’intrus qui ose me toucher. Mais je me ravise instantanément lorsque je croise un regard vert émeraude si familier que je peux en dessiner chacune des nuances.

  • C’est toi.

Il ne me répond pas et reporte immédiatement son attention sur Henri.

  • Tu m’excuseras, Henri. Je dois t’emprunter Clémence quelques minutes.

L’intéressé se contente de grommeler avant de tourner les talons. Je meurs d’envie d’asséner un coup de pied sur son postérieur tellement plat que son bidule faisant office de pantalon menace de se retrouver sur ses chevilles à chacun de ses pas. Mais je n’ai pas le temps d’envisager sérieusement cette option puisqu’une main m’agrippe fermement et me tire rapidement à l’extérieur de mon adorée salle des profs.

  • Clémence, tu ne peux pas, sans cesse, dire tout ce qui te passe par la tête. Tu vas finir par te mettre à dos tous nos collègues.

Son ton condescendant m’exaspère au plus haut point, mais je n’ai pas la force d’entamer un second round avant la réunion.

  • Je sais que tu as raison, mon chéri. Je vais me ressaisir.

Super, Clémence ! Belle démonstration qui illustrerait divinement le guide de la parfaite épouse soumise.

J’appuie ma reddition par un sourire contrit qui semble satisfaire l’homme puisqu’il me gratifie d’un baiser sur le front avant de repartir en direction de la sacro-sainte salle des professeurs. Je connais mon mari. Il se sent comme un poisson dans l’eau dans ce lieu que j’exècre de plus en plus.

Je reprends ma route en direction de l’amphithéâtre en tentant de me calmer. Je devrais réussir à me comporter en bon petit soldat, mais je n’y arrive plus. Pourtant, au début de ma carrière, j’aurais moi aussi hurlé au scandale en apprenant que l’un de nos collègues avait osé sécher une réunion. Je n’ai pas eu besoin de beaucoup de temps pour comprendre à quel point nous étions censés vouer notre vie à notre métier. Parfois, je me demande si nous ne sommes pas chirurgiens cardiaques plutôt que profs tant cela semble dramatique quand nous ne pointons pas lors de chaque regroupement.

Le fait que Fabien et Sophie ne disposent pas de moyens de garde pour leurs enfants n’entre absolument pas en compte pour justifier leur absence. Pour certains de mes collègues, quand l’Éducation nationale siffle, tu te dois de rappliquer dare-dare quitte à laisser tes petits se débrouiller. Après tout, une boîte de raviolis et une claque sur les fesses et ils peuvent se gérer seuls, même du haut de leurs 3 ans.

Comment peuvent-ils envisager de rater cette grande présentation aux parents digne d’une foire aux bestiaux ? Si je ne compte plus le nombre de réunions inutiles que nous devons nous taper chaque année, celle de ce soir détient la palme de l’absurdité. Et le pire, c’est qu’en tant que professeure principale, je m’apprête à présider cette mascarade. Je vais, une nouvelle fois, avoir le sentiment de me transformer en Jean-Pierre Foucault :

« Il nous vient tout droit de Normandie. Il aime les balades en forêt et souhaite aider les populations affamées parce que la famine, c’est mal. Je vous parle bien sûr de notre prof de physique-chimie. Admirez bien la bête ! »

Le pire, c’est que mes collègues semblent tous ravis de se prêter à cet exercice inutile. Cette réunion n’a pourtant pour but que de permettre aux parents de mettre un visage sur les noms des enseignants qu’ils entendront dans la bouche de leur progéniture tout au long de l’année. Je reconnais qu’il est tout de même plus confortable de pouvoir visualiser les personnes qu’ils détesteront, car : « Ces cons de profs ne se rendent simplement pas compte de ton potentiel exceptionnel, mon chéri. Si tu craches par terre durant tout le cours, c’est juste parce que tu t’ennuies, mon choubidou ! ».

C’est bien connu. Plus le quotient intellectuel est élevé et plus la salivation est intense. Bref.

En essayant toujours de pousser mon corps à évacuer cette trop grosse dose d’agacement, je poursuis mon chemin d’un bon pas en direction de l’amphi. Je peux accélérer sans souci. Je passe ma vie au lycée. Je pourrais m’y repérer aisément même si nous étions plongés dans le noir le plus total. Lorsque je m’approche enfin de la salle, je relève mon visage quelques secondes pour vérifier qu’une horde de parents en furie n’est pas déjà en train de m’attendre devant. Mais je ne tombe nez à nez qu’avec un torse massif. Grâce à un magnifique pas chassé digne d’un petit rat de l’opéra, j’esquive l’obstacle. Malgré la rapidité de mon action, je parviens à me maintenir sur mes deux pieds. Ouf ! Je tourne la tête vers la droite et mon regard se plante dans celui d’un immense type aux cheveux poivre et sel. Je pourrais presque m’extasier sur la stature du bonhomme si ses yeux n’étaient pas en train de tenter de m’assassiner. Sans cesser de m’observer, il frotte sa manche comme s’il voulait se débarrasser d’une tache venant de s’incruster dans le tissu de son costume bien trop classe pour que le monsieur fasse partie de la grande famille des enseignants.

Mon corps tout entier s’échauffe à mesure que ma gêne enfle. Plus il durcit son regard et plus je me liquéfie.

Zut, Clémence ! Ressaisis-toi. Ce gars est un mufle qui a failli te rentrer dedans.

Je ne me dégonfle pas et maintiens notre contact visuel jusqu’à ce qu’il reprenne sa route en soufflant fortement pour signifier son mécontentement. Je vais donc devoir m’asseoir sur des excuses. J’observe le mal élevé aussi arrogant que sublime s’éloigner en priant pour ne jamais avoir à le recroiser.

Allez ! C’est parti pour la foire aux bestiaux. Chers parents, cette année, j’ai tout un tas de beaux spécimens à vous présenter.

[1] N’envisagez pas de prendre exemple. Ce tissu est à bannir. Point.

[2] Et dans les avions, les voitures, les restaurants… Bref, l’époque de l’intoxication collective joyeuse !

A suivre…

Alors, est ce qu’il te plait ce petit zèbre?

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Bisous Poutous

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