Coucou,
Je te laisse découvrir le premier chapitre de mon dix-neuvième bébé livresque. Si tu veux te jeter sur ce roman, n’oublies pas que tu peux le commander en broché ou relié (accompagné de plein de surprises) directement sur ma boutique par ici.
PROLOGUE
Marion
À 36 ans, je n’ai toujours pas retenu que tout individu sain d’esprit doit respecter une seule règle immuable dans la vie. Pourtant, j’ai l’expérience nécessaire pour savoir que quoi qu’il arrive, même en cas d’ouragan de catégorie 4 et même si des enfants crèvent la dalle, on ne doit JAMAIS répondre oui quand quelqu’un vous envoie ce message : « J’ai un service à vous demander ». Jamais aucune surprise agréable ne suit cette phrase.[1]
Personne n’a jamais écrit ces mots avant de vous offrir des cookies maison ou de vous annoncer qu’il vous lègue un manoir en bord de mer.
Non.
Quand quelqu’un vous dit : « J’ai un service à vous demander », c’est le début de la fin.
C’est le point de bascule entre une vie globalement gérable et une succession d’erreurs qui mènera, immanquablement, à une situation dont vous ne ressortirez pas indemne.
Le pire, c’est que je le sais.
Mais j’ai vu le message, j’ai froncé les sourcils, j’ai hésité… et puis, par réflexe, par faiblesse ou par excès de politesse, j’ai répondu quand même le fatal : « Oui, bien sûr, dites-moi ».
Et c’est exactement à cet instant que j’aurais mieux fait de me coincer les doigts dans une porte, de m’épiler les poils du pubis au chalumeau ou de lécher une prise électrique. N’importe quelle action débile aurait été moins douloureuse que celle qui m’a été « proposée ».
En l’occurrence, le fameux service, c’était : « Nous manquons d’accompagnateurs pour le voyage scolaire de la classe de votre fils. Est-ce qu’à tout hasard, vous seriez disponible pour vous joindre à nous ? »
Et moi, idiote patentée[2], j’ai dit oui.
J’ai accepté parce que je culpabilisais pour des milliers de raisons qui me serrent trop la gorge pour que je m’y attarde.
Et puis, j’avais lu quelque part que les bons souvenirs d’enfance se créent grâce à l’implication parentale. J’ai donc cru naïvement que ce serait « une jolie expérience à partager avec Maëlo ».
Là, tout de suite, sous la pluie, à 6 h du matin, sur le parking de l’école, je peux affirmer avec certitude que cette phrase, sortie tout droit d’un manuel de développement personnel, a été écrite par quelqu’un qui déteste les mères.
J’ai l’étrange sensation d’avoir débarqué au milieu d’un champ de bataille.
Maëlo tire sur mon manteau en répétant en boucle qu’il a oublié sa trousse de toilette. Comment a-t-il découvert cet oubli ? Évidemment, il a ouvert son sac au-dessus du béton trempé pour vérifier, et ses vêtements commencent à s’échapper. Mon thermos, qui fuit comme un volcan en activité, dans une main, je tente de refermer son bagage sans me vautrer.
J’ai déjà du café sur le jean, sur la veste, et vaguement dans les cheveux ! Nickel.
Pendant que j’essaie de ramasser la pagaille, mon fils, lui, saute joyeusement dans une autre flaque pour « tester la profondeur ».
Résultat : chaussettes trempées, pantalon collé, et moi qui lutte pour ne pas hurler dès l’aube.
Pédagogie positive, Marion. Il exprime ses émotions. Pédagogie positive. Respire !
Autour de moi, c’est le bordel absolu.
Les parents s’agitent comme si la survie de l’espèce humaine dépendait du contenu des valises.
« Jacques, tu es certain de lui avoir mis son K-way, dans le sac ? Je te jure, si tu as oublié, je t’étrangle ! »
« Timéo, ne tire pas les barrettes de ta sœur, mon choubidou d’amour. Je sais que c’est trop d’émotions pour toi, mon chéri, mais tu ne peux pas partir avec une touffe de ses cheveux. Prends plutôt ton doudou, mon loulou. »
« Attends, nous n’avons pas dit à la maîtresse qu’il ne buvait que du lait d’avoine… Viiiiite ! »
Je regarde cette scène en me demandant comment personne n’a encore songé à filmer un documentaire sur le sujet.
À ma gauche, une maman ultra zen s’est lancée dans le recomptage des chaussettes de son rejeton pendant que son conjoint est plus occupé à prévoir sa future soirée foot-bière avec l’un de ses congénères.
Il est 6 h 04.
Les enfants crient déjà comme s’ils avaient sniffé du sucre glace au petit déjeuner.
Je ne sais pas comment c’est physiologiquement possible.
Je n’ai pas encore bu un vrai café et j’ai déjà envie de m’allonger sur le trottoir en position latérale de sécurité, le pouce dans le bec en pleurant pendant deux heures.
Mon téléphone vibre et me ramène un peu dans le monde réel. Un message de Solal s’affiche : « Conseil du jour : n’oublie pas de respirer par la bouche. Sinon tu ne survivras pas à l’odeur de vomi mêlée à celle des vieux sièges du bus. »
L’intervention non sollicitée de mon colocataire me fait sourire autant qu’elle me déprime.
Il a probablement raison, et rien ne résume mieux ma vie actuelle qu’un mélange de sarcasme, de café froid et de désespoir infini.
Je lève les yeux au ciel, consternée par la justesse de son commentaire, et regarde à nouveau le foutoir qui règne sur ce parking. Et c’est à ce moment-là que je le vois. Lui, planté droit comme un i à seulement quelques centimètres de moi, carnet à la main, stylo coincé derrière l’oreille, affiche un air concentré, presque calme. Il est donc officiellement le seul être humain de ce parking à ne pas transpirer le désespoir. Il coche tranquillement des noms sur sa liste pendant que les enfants s’agitent autour de lui comme des mouches sous Red Bull. Et miracle : ils lui obéissent. Enfin, pas complètement, mais suffisamment pour que le contraste soit insultant.
Ce n’est pas de l’autorité brutale. Ce n’est pas non plus de la gentillesse mielleuse. C’est autre chose. Il dégage une présence calme qui donne envie de se poser deux minutes quand tout le reste déborde.
La vache ! Qu’est-ce qu’il m’agace !
Je déteste ce genre de personne qui donne l’impression que le chaos pourrait être optionnel. Monsieur Sarrel, l’unique homme sur terre qui garde une allure impeccable même sous la pluie. Je le soupçonne d’avoir été créé en laboratoire, dans une expérience visant à prouver que la patience absolue existe. Il me fascine autant qu’il m’insupporte.
Je secoue la tête pour tenter de me reconcentrer.
Stop, Marion ! C’est l’instit de ton fils, et accessoirement il est bien plus vieux que toi. On se concentre.
Au moment où je me gifle mentalement, il lève les yeux et nos regards se croisent. Mon cerveau, fidèle à lui-même, choisit la panique comme mode de communication. Je lève la main pour le saluer et lance :
- Bonjour… Heu… Bonjour.
Oui. Deux fois. Génial ! Le prix Nobel de la niaiserie est attribué à… Marion !
Il incline la tête, impassible.
- Bonjour, madame Belrose.
Sa voix est grave, tranquille, vaguement autoritaire. Je sens mes neurones se liquéfier comme si un radiateur venait de s’allumer à l’intérieur de mon crâne.
Il ne sourit pas et son regard s’attarde une fraction de seconde de trop, mais pas sur mon visage, non ! Sur moi !
Stop, Marion ! N’importe quoi !
Je me fais des films, évidemment. Le matin, mon cerveau confond souvent politesse et hallucination.
Je me baisse pour fermer le sac de Maëlo. Bien sûr, c’est à ce moment précis que ma manche décide d’épouser la fermeture Éclair. Je tire. Rien. Je tire plus fort. Toujours rien. Je me débats avec l’énergie d’un saumon hors de l’eau. Mais le gros poisson, certes savoureux, mais au regard vitreux, LUI, finit par remonter la rivière. Moi, je me contente d’agiter les bras comme une otarie sous caféine, coincée entre une valise Mickey et un sac de couchage rose bonbon. Chaque mouvement empire la situation : ma manche s’enroule, mon manteau se bloque, et ma dignité me glisse entre les doigts et s’étale sur le sol.
D’un coup, une main masculine se pose à quelques millimètres de la mienne. Le geste est vif, précis, et la fermeture se libère aussi rapidement que s’il avait planté un fil dans du beurre. Je me redresse vite, le cœur à la dérive, la manche froissée, les joues en feu.
- Merci, je murmure, la voix trop basse.
- De rien, répond-il, sans lever les yeux, avant de retourner à sa liste.
Sa main s’est déjà retirée, mais mon bras garde une chaleur idiote, inutile, parfaitement déplacée. Je remonte la manche comme si je pouvais effacer la sensation. Je reste figée une seconde, ridicule au milieu de la cohue. Autour de nous, le parking grouille de vie : des cris, des valises, des « N’oublie pas ton doudou ! » et des pleurs de dernière minute.
Mais je n’entends plus le brouhaha. Mon cerveau répète en boucle ce « De rien » anodin. Je détourne le regard, réajuste ma veste, tente de récupérer un peu de contenance. Quelque chose me dit que ce voyage me réserve des surprises auxquelles je ne suis absolument pas préparée.
CHAPITRE 1
Marion
Quelques semaines plus tôt
Je fixe la vitre du TGV depuis tellement longtemps que je suis à deux doigts d’envoyer une demande en mariage à une vache qui rumine là-bas, dans un champ d’un vert insultant. Elles, au moins, ont l’air parfaitement sereines, indifférentes au bordel qui règne dans ma tête.
Elles mâchent.
Elles vivent.
Elles me jugent un peu, j’en suis presque sûre.
Le paysage défile, plat, monotone. Le décor est si silencieux qu’il me donne presque envie de taper du poing sur la vitre, juste pour être certaine que je suis encore vivante.
C’est fou comme on peut se sentir minuscule dans un environnement trop grand pour soi. J’ai le sentiment que même la distance entre deux arbres suffit à me rappeler que tout ce que j’ai laissé derrière moi n’est plus à portée de main.
Là, tout de suite, les éoliennes ressemblent à des géants maigres qui tournent dans le vide sans trop savoir pourquoi, et j’ai l’impression d’être exactement comme elles : un peu perdue, un peu ridicule, mais obligée de continuer à pivoter quand même.
Je souffle et m’enfonce dans le siège qui grince d’un air offensé. Génial ! Même lui semble vouloir me dire que je prends trop de place, ce qui est probablement vrai, mais bon, j’ai déjà laissé assez de choses derrière moi pour qu’on me permette d’occuper un fauteuil sans protester.
Je glisse une main dans ma poche par réflexe, comme si je pouvais y trouver un miracle, mais tout ce que je rencontre est un ticket de caisse froissé d’un endroit où je n’irai plus jamais.
Je n’ai presque plus de batterie dans mon téléphone, et à peu près autant de dignité qu’un escargot sans coquille.
Il ne reste que mon cerveau qui fonctionne à plein régime. Mes pensées se bousculent dans mon crâne à la manière de touristes débiles qui s’entassent dans l’allée centrale d’un avion à peine l’atterrissage effectué. Pourquoi font-ils cela d’ailleurs ? L’appareil vient tout juste de toucher le sol, les roues fument encore, la ceinture de sécurité clignote toujours, et eux se lèvent d’un bond, coincent leur tête dans les coffres à bagages et restent debout, pliés en deux, à attendre quinze minutes dans une position qui ressemble à une tentative de yoga ratée.
Il y a forcément une logique, quelque part. Ou alors c’est un instinct primitif que je n’ai pas. Peut-être qu’ils ont peur que le personnel navigant s’enfuie avec leurs valises ou qu’ils pensent que le premier qui touche la porte gagne un cadeau.
Bref !
C’était la bonne décision. C’était même la seule possible !
Je me le répète, encore et encore, comme une incantation vaudou à laquelle je n’arrive pas à croire vraiment. Mais si j’arrête de me le seriner, je sens que je vais m’effondrer comme un soufflé raté. Et je n’ai pas la force de ramasser mes morceaux aujourd’hui.
Mon rythme cardiaque s’accélère encore lorsque j’énumère la montagne de nouveautés que je vais devoir affronter.
Nettoyez les lambis[3] et coupez-les en morceaux. Versez l’huile dans une grande cocotte. Ajoutez les lambis et le bouquet garni. Couvrez et faites cuire à feu très doux pendant vingt-cinq minutes. Pendant ce temps, épluchez l’oignon et hachez-le finem…
Merde ! Je recommence. Mais je n’ai pas le loisir de me fustiger. Mon téléphone vibre dans ma poche et me fait sursauter. Tiens ! Il est toujours en vie, mon téléphone ! Quand le prénom de Keïssy s’affiche en notification WhatsApp, mes épaules se relâchent d’un coup, comme si quelqu’un venait d’appuyer sur un bouton « décompression ».
« Combien ? »
Même si je comprends parfaitement le sens de la question de ma meilleure amie, je joue la niaise :
« De quoi ou ka causer encore, là ? »
À peine ai-je envoyé ces quelques mots que mon cœur se serre. Je n’avais pas encore pris conscience que je ne pourrais plus parler créole dans ma nouvelle vie.
« Ou sav trè bien di ki man ka palé. Fè pa la niais, non. Kombien fwa depi ou té atéri, sé ou tibren ki pouse’w récité sé récett-la kon si ou té ni dé zòt moun an tèt ? »[4]
Je me marre. Keïssy aura eu le mérite d’avoir réussi à me détendre quelques secondes. Elle a raison. Je dois en être à au moins quatre recettes récitées rien que depuis l’aéroport. J’ai mentalement préparé : un féroce d’avocat, un colombo de poulet, des acras, et même un blanc-manger coco… alors que je n’avais même pas encore récupéré ma valise sur le tapis roulant.
Même si ce n’est pas nouveau, je me fatigue moi-même avec cette manie débile. C’est le seul sas que mon cerveau a trouvé depuis que je suis toute petite. Ces énumérations sont devenues un mécanisme automatique : quand tout est trop compliqué, quand mon esprit s’emballe, quand mes émotions débordent… je récite des recettes.
Comme si décomposer quelque chose en étapes, en gestes simples, pouvait m’empêcher de me désintégrer. Pourtant, je sais d’expérience que « mélanger, tourner, laisser reposer » fonctionne peu sur une vie en miettes.
Je tente de répondre à mon amie, mais c’est le moment que choisit mon téléphone pour s’éteindre. Instantanément, mon malaise remonte dans ma gorge, comme un hoquet de panique prêt à exploser au mauvais moment. Je m’applique à le repousser comme on essaie de dégager une araignée avec un balai trop petit, perché debout sur une chaise.
Pas maintenant. Pas ici. Pas devant lui.
Ma main trouve le bras de Maëlo posé à quelques centimètres de moi, et je la laisse dessus. Certes, c’est un geste banal. Mais pour moi, il est devenu vital, rassurant, comme si je devais vérifier toutes les deux minutes qu’il est toujours là, qu’il ne m’échappe pas, qu’il ne disparaît pas… lui aussi.
Je serre un peu plus fort. Il ne réagit pas, sans doute trop habitué. Je déteste ce réflexe. Mais je n’arrive pas à m’en défaire.
Je regarde mon petit bonhomme, casque vissé sur la tête, concentré sur les histoires de sa Lunii[5].
Je prends une inspiration.
Je tente de sourire.
Loupé ! Ma tronche ressemble plus à celle d’un lampadaire qui vient d’embrasser un camion[6] qu’à une mère parfaitement détendue prête à entamer un « nouveau départ ».
Depuis que nous avons mis les pieds en métropole, mon petit mec trouve tout merveilleux. Moi, je trouve tout étranger.
Du haut de ses 7 ans et demi (à cet âge, la moitié d’année supplémentaire est une fierté digne de celle d’une Miss France recevant sa couronne après une décennie de privation), Maëlo vit cette aventure comme le plus grand moment de sa vie.
Je sais que j’ai le regard maternel de l’amour inconditionnel, mais qu’est-ce qu’il est beau, cet enfant ! Les éclairages blafards du TGV ne réussissent pas à assombrir sa peau caramel si chaleureuse, si vibrante qu’on dirait qu’elle fabrique sa propre lumière, même ici, dans ce wagon grisâtre où tout semble fadasse à côté de lui.
Il se marre tout seul en écoutant ses histoires, ses yeux sombres pétillent, ses petites boucles noires s’agitent à chaque fou rire, et il dévoile son sourire édenté aussi classe que celui d’un gamin qui aurait tenté de croquer un parpaing par curiosité scientifique.
Voir mon fils si heureux me rassure autant que cela me panique. Je ressens un mélange étrange, comme si mon cœur oscillait entre fondre d’amour et déclencher un incendie intérieur.
Lui semble vivre ce changement immense avec la sérénité insolente des enfants qui mettent toute leur confiance dans les mains de leur génitrice. Sauf que ladite génitrice flippe. Chaque seconde me hurle que tout est trop nouveau, trop froid, trop silencieux, trop… pas chez nous.
Je m’efforce de garder le sourire, mais les petites agressions du monde extérieur commencent déjà à me chatouiller les nerfs.
Une femme passe dans l’allée et me jette un regard en coin. Elle hésite une microseconde, puis agrippe son sac un peu plus fort. Rien de violent. Rien de clair. Juste… ce minuscule mouvement que je connais trop bien.
Ce genre de geste, j’en ai vu un paquet depuis l’aéroport.
La dame de la sécurité qui m’a demandé, d’un ton lent et articulé, si je parlais français. L’agent à l’embarquement qui m’a parlé en simplifiant chaque phrase comme si j’apprenais la langue. Et cette nana, à quelques mètres de nous lorsque j’attendais nos bagages sur le tapis, qui a soufflé à sa copine : « Ils doivent être contents de rentrer en France, quand même ».
Avec le « en France » appuyé comme si nous déboulions tout droit d’une tribu exotique, torse nu, collier de coquillages et tam-tam sous le bras. Bien sûr, elle nous a lancé le sublime regard condescendant qui accompagne ce genre de remarque. Celui qui dit clairement : « Pas vraiment d’ici, hein ? Mais bienvenue quand même, on est gentils. »
Trash, oui.
Raciste aussi.
Et tellement subtil que si je le racontais, on me dirait encore que j’exagère. Mais non. Elle a vraiment dit ça. Comme si la France était un club VIP réservé exclusivement aux personnes à la peau suffisamment claire pour supporter le climat.
Mais comme je l’ai toujours fait, j’ai laissé filer. J’ai serré la main de Maëlo, et bien sûr, j’ai récité dans ma tête les ingrédients d’une mousse au chocolat pour ne pas exploser.
Et maintenant, dans ce train, il suffit d’un regard trop appuyé, d’un sac agrippé par réflexe, pour que tout remonte en une vague discrète, mais bien réelle.
Respire, Marion !
Je serre un peu plus fort le bras de mon fils et me concentre pour penser à autre chose. Il rigole toujours. Je sais qu’il se sent comme le maître d’un monde immense et accueillant. Moi, je connais trop bien la face cachée de cet univers que nous nous apprêtons à affronter. Je ressens déjà les fissures et j’anticipe les petits dérapages silencieux qui me rappelleront sans cesse que, quoi qu’il arrive, je ne serai jamais complètement d’ici.
Une annonce stridente brise le fil de mes pensées, l’une de celles qui semblent spécialement conçues pour réveiller les morts et rappeler aux vivants qu’ils n’ont plus aucune échappatoire. « Lille-Flandres, prochain arrêt. »
Aussitôt, le train ralentit, les vibrations changent, et j’ai l’impression que même les rails savent que ma vie est en train de basculer dans quelque chose que je n’ai pas encore défini. Ma gorge se serre, mes doigts se crispent sur la poignée de mon sac, et une pensée traverse mon esprit comme un rayon X désagréable : c’est maintenant, plus de retour en arrière possible.
Le TGV finit par s’arrêter dans un crissement théâtral. Je me redresse, encore engourdie, et me tourne vers le porte-bagages pour récupérer ma valise, persuadée que, cette fois, la gravité fera son travail.
Absolument pas !
Le bidule rempli de vêtements, d’angoisses et probablement de tout ce que je n’ai pas eu le courage de laisser derrière moi reste collé à son emplacement comme un vieux chewing-gum fossilisé sous un bureau de collégien depuis 1998.
Je tire une première fois, sans élan. Puis une deuxième, avec un peu plus d’espoir que de force. Rien ne bouge.
C’est à ce moment précis que j’entends un soupir derrière moi. Mais pas ceux du genre légèrement impatient, non ! C’est un souffle long, maîtrisé, exécuté avec une technicité presque artistique, comme si l’homme qui l’émet possédait un doctorat en mépris sonore. Je me retourne doucement et découvre l’origine du bruit.
Un homme se tient là, immobile, les bras croisés, planté dans l’allée, et me fixe avec un regard sombre rempli de condescendance.
Je le détaille quelques secondes. Il est grand, sec, taillé dans une fatigue élégante qui rend ses traits à la fois beaux et agaçants, avec cette prestance un peu brute propre aux hommes de 50 ans qui ont vu trop de choses, encaissé trop de conneries et traversé suffisamment de guerres émotionnelles pour arborer des cernes tellement profonds qu’on pourrait y planquer un fugitif. Son visage, marqué juste ce qu’il faut, porte les rides fines de ceux qui froncent les sourcils plus qu’ils ne sourient.
Il profite de ce temps d’observation pour accentuer son regard en dosant parfaitement la lassitude et le jugement qu’on ne retrouve que chez les conducteurs de bus ou les douaniers blasés.
Ses cheveux poivre et sel sont légèrement en bataille, mais du genre réfléchi, comme si le fouillis lui allait trop bien pour qu’il envisage de le corriger.
Il incline la tête, lentement, comme un professeur excédé face à un élève qu’il a déjà prévenu vingt fois, et lance d’une voix sèche, claire, sans aucun effort pour paraître aimable :
- Vous comptez descendre aujourd’hui ou vous attendez un signe divin ?
Je reste un instant immobile, incapable de déterminer si je dois m’excuser, lui cracher au visage ou simplement feindre la surdité.
Je décide de l’ignorer pour éviter de me retrouver en prison pour meurtre. Je tente une nouvelle traction sur ma valise, qui s’avère aussi efficace que d’essayer de décrocher un frigo avec un cure-dent.
Lui poursuit, implacable :
- Si vous tirez par le dessous, vous éviterez de vous déboîter une épaule. Après… vous faites comme vous voulez. Certaines personnes adorent souffrir après tout !
J’aimerais répondre quelque chose d’intelligent, cinglant, mémorable, mais mon cerveau beugue face à l’assurance de ce type insupportable.
Alors, je fais ce qu’il a dit, et évidemment, la valise tombe d’un coup, manque de me broyer les tibias et file dans l’allée comme un petit boulet de canon, occupant la moitié du passage.
L’homme pousse un très léger « tch », un son minuscule, mais chargé d’une telle intensité émotionnelle qu’il pourrait remplacer une dissertation entière sur la déception humaine.
Puis il se penche à peine vers moi, juste ce qu’il faut pour me livrer une dernière claque verbale :
- Si j’étais curieux, je chercherais à savoir ce que vous essayez de compenser avec autant de valises… mais je m’en tamponne totalement, et surtout, j’ai autre chose à faire que de m’intéresser à une nana qui transpire autant la galère.
Il ne sourit pas. Il ne cligne pas des yeux. Il se contente d’énoncer sa phrase comme une vérité universelle avant de tourner les talons et de quitter le train avec une démarche assurée.
Je reste figée là, la bouche entrouverte, les joues brûlantes, la rancœur prête à créer un syndicat. Le monde pourrait exploser, je n’entendrais rien.
Je ne parviens à penser qu’à une seule chose :
Quel connard ! Quel connard atrocement canon, mais quel connard quand même !
Une fois l’épreuve de l’allée du train avec dix-huit valises et un enfant à ne pas perdre passée, je pose un pied sur le quai. Et là, je me demande instantanément si je n’ai pas fait une erreur monumentale. Un froid humide, traître, sournois, presque vivant me saisit. La vache ! J’avais oublié que même en été, l’air est glacial ici. Le froid d’ici est celui qui ne se contente pas d’effleurer la peau, mais s’infiltre dans les vêtements, traverse les couches de tissu comme si elles n’existaient pas, remonte le long de la colonne vertébrale et vient s’installer directement dans les os.
Nous sommes en plein mois d’août ? Vraiment ? Je ne sais pas quel genre d’accord démoniaque Lille a signé avec la météo, mais clairement, le soleil n’a jamais lu le contrat.
Je jure intérieurement, parce que j’ai l’impression qu’une éponge glacée vient de me gifler et qu’aucune cellule de mon corps ne s’en remettra jamais vraiment. Je me demande avec une sincérité absolument terrifiante à quel moment de mon existence j’ai estimé raisonnable de m’enterrer dans un pays où l’air ambiant ressemble à une douche froide permanente.
Je dois être cinglée. Mais… lucide, aussi.
Malgré tout ce froid, malgré le choc climatique, malgré ma peau qui proteste et mes os qui crient « Retourne d’où tu viens », je sais que je n’aurais jamais pu repartir à zéro complètement seule. Pas cette fois. Pas après tout ça. Et surtout pas là-bas… aussi chaude soit ma terre natale.
Alors, je respire et me redresse.
Je prends mon courage à deux mains, même s’il semble s’être fait la malle avec mon épiderme, et je me débats avec mes quarante-six mille valises, me frayant un chemin sur le quai.
Je scrute les visages, un par un, cherchant désespérément un regard familier. Rien. Encore rien. Toujours rien.
Et puis, soudain, quelque chose attire mon attention. Un mouvement. Non, c’est plutôt une explosion visuelle. Au bout du quai, un bonbon rose fluo saute, agite les bras, et semble presque jeter des paillettes sur tous les gens qui passent à côté d’elle tant elle est heureuse.
Ninon.
Je la repère instantanément, comme si mon cerveau avait un radar intégré spécialement calibré pour elle.
Ma cousine est exactement comme dans mes souvenirs, peut-être même pire, ou mieux, selon le point de vue. Elle est ronde, lumineuse, enveloppante, avec l’aura d’une femme qui a décidé un jour que la discrétion était un concept bourgeois et qu’elle préférait la vie en version arc-en-ciel. Elle porte un legging rose fluo, un t-shirt encore plus piquant pour la rétine (je pensais que ce n’était pas possible), des boucles d’oreilles tellement grandes que l’on pourrait probablement capter Canal+ sans décodeur[7] avec, et surtout… elle affiche ce sourire immense, communicatif, chaleureux, sincère, qui n’a aucun filtre et qui déborde sur tout son visage. Le rire de Ninon m’a accompagnée toute mon enfance et me ramène à la Martinique en une fraction de seconde, comme si j’étais encore dans la cuisine de notre grand-mère, pleine de vapeur, de rires et de musique trop forte.
À cet instant précis, mes épaules se relâchent.
Pas beaucoup, non. Mais assez pour que je me dise que peut-être, juste peut-être, j’ai fait le bon choix en venant ici.
Allez… que ma nouvelle vie commence. Et si elle pouvait éviter de m’écraser dès le premier jour, ce serait vraiment sympa de sa part.
[1] Alors, pour ceux qui n’avaient pas encore capté cette subtilité de la vie, n’hésitez pas à le noter. Pour tout conseil permettant d’éviter de côtoyer vos congénères, n’hésitez pas à me contacter en privé. En tant qu’oursonne certifiée, je suis passée maîtresse dans l’art de limiter les interactions sociales au minimum. De rien.
[2] Minute culture ! « Patenté » signifie : officiellement reconnu, titulaire d’un brevet ou d’une autorisation. Donc ce charmant terme sous-entend que la dame est une idiote officiellement certifiée, professionnelle de la bêtise, détentrice du diplôme d’imbécillité. Attention, ce n’est pas si évident d’obtenir cette reconnaissance. Des années de pratique sont nécessaires. Au boulot !
[3] Minute culture : le lambi, autrement appelé strombe géant, est une espèce de mollusque marin présent en zone équatoriale et tropicale de l’Atlantique ouest, notamment aux Antilles. Il peut atteindre 30 cm et 1,5 kg. C’est gros, c’est moche et c’est gluant : une petite bête mignonne en somme. Vous noterez la qualité des recherches de votre autrice préférée… Mon historique Google commence à être bien étrange !
[4] Bon OK. Je vous aide. Mais il va falloir se mettre aux cours de créole ! C’est un minimum. La dame lui dit : « Tu sais très bien de quoi je cause. Ne joue pas la niaise. Combien de fois depuis que tu as atterri ton cerveau t’a-t-il poussée à réciter des recettes de cuisine débiles ? »
[5] À vous, chers parents, qui tentez de survivre face à vos têtes blondes, certes adorables, mais parfois épuisantes. À vous qui voulez éviter les écrans parce qu’un jour, un scientifique qui déteste les humains a décrété que ce n’était pas bon pour les enfants, foncez acheter ce petit bijou. Le bidule leur raconte des histoires et vous assure, dans le meilleur des cas, un bon quart d’heure de tranquillité. (Non, je ne suis pas sponsorisée pour en parler… Il paraît que je ne suis pas assez influenceuse pour cela ! Pourtant, je donne de ma personne sur les réseaux. Mais il est vrai que je n’ai pas encore pleuré devant la caméra parce que mon vernis était vraiment trop mal fait.)
[6] Vous noterez qu’on pense plus souvent au pauvre camion qu’au lampadaire qui n’a rien demandé et qui d’ailleurs ne bougeait pas ! Injustice réparée.
[7] Oui, malgré mon grand âge, j’ai bien conscience qu’il n’y a plus besoin de décodeur pour Canal+. Mais laissez-moi ma nostalgie. Que ceux de ma génération qui n’ont jamais regardé un film crypté en essayant de capter des images parmi le brouillard me jettent la première pierre ! Je suis vieille, je sais. Chut !
Alors, est ce qu’il te plait ce nouveau roman ?
Et si tu souhaites te procurer ce super roman sur Amazon, c’est par ici.
Bisous Poutous


Un début bien prometteur hâte de lire la suite.
Moi de même!!!!